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Une autre histoire du sport... conférence gesticulée sur le sport. Avec humour et auto-dérision, un ancien sportif aujourd'hui repenti explique pourquoi il a lâché le sport.

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Un peu de lecture

Albert Jacquard

Halte aux Jeux188-IMAGE004

Derrière la belle vitrine des Jeux olympiques, qu’y a-t-il en vérité ? On nous montre de superbes et fringants athlètes, mais on nous dissimule l’envers du décor : la souffrance de tous, l’échec de la plupart, l’inévitable dérive du dopage.

Il faut mettre fin à l’hypocrisie et dire ce qu’est le sport de haut niveau aujourd’hui : une entreprise d’exploitation de l’homme par l’homme, où la seule véritable règle du jeu est le profit, quel qu’en soit le coût humain.

Courir plus vite, sauter plus haut, être le plus fort : il est temps de remiser cet idéal enfantin et de proposer un modèle d’olympisme enfin humaniste.

 

Extraits

Il y a, entre les jeux solitaires et les jeux à plusieurs, la même différence qu'entre la masturbation et le choc amoureux. Les premiers sont des exercices plus que des jeux.

Ramener l'événement à un palmarès est aussi réducteur que de décrire une statue de bronze en se contentant d'en indiquer le poids. 

N'est-il pas grotesque de prétendre que « la France est championne du monde » alors que le respect de la vérité nécessite de dire simplement qu'une équipe subventionnée par le budget de l'État français a remporté un championnat ? 

Malgré tous les discours prétendant le contraire, le seul critère de réussite, la seule satisfaction espérée, est la montée sur le podium. À l'image d'un prisme d'une lumière aux multiples composantes qu'une seule longueur d'onde, la compétition opère une polarisation des personnes : elles sont réduites à une seule obsession. L'unidimensionnalité lamine la réalité et détruit toute richesse.

Chacun est le produit d'une métamorphose : l'individu biologique fait par la nature devient la personne construite par les rencontres.

Tout projet important doit avoir pour fondation une définition de l'être humain qui tienne compte de sa double source, la nature et l'aventure : d'une part l'organisme, tel qu'il a été mis en place à partir du patrimoine biologique reçu, d'autre part la conscience d'être, édifiée grâce aux autres.

La fonction première de toute collectivité humaine est de susciter cette aventure, d'en faciliter le déroulement. Elle doit donc aider chacun à rencontrer l'autre avec l'attitude de celui qui va vers une source, non de celui qui se prépare à un affrontement.

L'histoire de notre espèce n'est pas seulement celle des exploits individuels peu à peu améliorés, elle est surtout celle des réussites permises par notre capacité à mettre en commun. Tout exploit de l'un d'entre nous doit donc être ressenti par chacun comme le signe d'une avancée dont tous nous pouvons nous sentir acteurs.

Lorsque cet objectif de victoire personnelle est la finalité réelle des efforts consentis, l'aboutissement ne peut être qu'une lutte contre les autres, alors que la réussite essentielle des êtres humains est de savoir lutter contre soi avec l'aide des autres. Les Jeux olympiques sont devenus une illustration de ce dévoilement, de cette perversion.

Officiellement, il s'agit de rencontres loyales où chacun manifeste au mieux ses talents. Le mot d'ordre est partout répété : « L'important, c'est de participer, non de gagner. » Mais il est difficile de ne pas déceler dans cette formule une bonne dose d'hypocrisie, tant l'accent est mis à toute occasion sur la nécessité de gagner.

Si vraiment l'objectif est de participer, il ne peut pas être de gagner ; si vraiment l'objectif est de rencontrer amicalement d'autres êtres humains, il ne peut pas être de chercher à l'emporter sur eux ; si vraiment il s'agit de faire la fête, il ne peut pas s'agir de se doper. Pour éradiquer le dopage, la seule voie possible est d'en supprimer la cause, c'est-à-dire d'oublier la compétition.

 

 

Pierre Parlebas

"Du jeu traditionnel au sport : l'irresistible mondialisation du jeu sportif" in Vers l'Education Nouvelle n°496

Au cours du dernier siècle, notre société a abandonné les jeux traditionnels au profit de jeux institutionnels nouveaux dont la mondialisation est conquérante. A quelle logique ces sports répondent-ils ? Cette mondialisation se révèle-t-elle bénéfique ? Depuis de nombreuses décennies, l’opposition entre jeux traditionnels et sports est symboliquement au cœur des débats pédagogiques qui engagent une conception de l’enfant et orientent le choix d’un modèle de société souhaitable. En tant que "pratique sociale" soutenue par les instances nationales et mondiales, affirme le courant pro-sportif, le sport possède une incontestable supériorité sur les autres activités considérées comme mineures. Ainsi, dans les Cahiers du Centre d’Etudes et de Recherches Marxistes, Yvon Adam écrit-il : "Plus un sport se perfectionne dans son jeu, ses règles, ses techniques, plus il exige un niveau d’approche élevé, plus il offre de possibilités éducatives. C’est pourquoi nous pensons que certains jeux, l’Epervier par exemple, ou les Barres qui ne sont pas institutionnalisés, socialisés, n’ont qu’une faible valeur éducative." Cette affirmation semble bien péremptoire.

La valeur d’une activité physique et d’un jeu sportif serait-elle dépendante de leur soumission à un dispositif institutionnel ? La présence d’un appareil d’encadrement capa- ble de contrôler et d’uniformiser les activités motrices est-elle le critère de la qualité éducative de ces activités ? Il est vrai que grâce à sa mondialisation, le sport permet à des joueurs de cultures et de langues différentes d’interagir sur le champ avec ensemble, de façon coordonnée et d’engager un dialogue corporel harmonieux. Incapables de se comprendre par le verbe, ces pratiquants arrivent enfin à communiquer par l’action motrice ; auraient-ils trouvé un langage universel ?

Pratiques locales ou pratiques mondiales ? Le sport se pose comme une activité fédératrice, une pratique permettant des échanges accomplis entre des personnes de pays situés aux antipodes les uns des autres. Le sport se voudrait la culture corporelle de l’œcuménisme. Dépassant les querelles des pratiques locales, il donne accès à des pratiques mondiales. En quelque sorte, grâce à lui, la planète se transforme en un grand village. Bref, en se mondialisant, le sport devient accessible à tous et donne accès à la communication de tous vers tous.

Le fait est là : de nombreuses fédérations sportives internationales, telles celles du football, de l’athlétisme, du basket ou du tennis, regroupent davantage de pays affiliés que l’ONU. Ainsi, 198 pays sont rassemblés sous la houlette de la Fédération internationale de football alors que l’ONU n’en regroupe que 176 ! Grâce à la complicité intéressée de la télévision, le sport est devenu un spectacle familier à plusieurs milliards d’habitants de la planète. Rien que pour la France, 2400 heures de télévision ont été consacrées au sport en 1999, et l’on sait qu’en audience cumulée, près de 20 milliards de télespectateurs ont suivi la dernière Coupe du Monde de football. Quant à la dimension économique qui se manifeste au niveau de la vie quotidienne, on estime que le marché mondial des articles de sport atteindra 1000 milliards de francs à la fin de l’an 2000.

Le sport représente un spectacle de masse qui a engendré une pratique mimétique massive. Aussi le célèbre-t-on souvent comme un moyen de rapprochement entre les peuples. Les médailles olympiques font briller un accord planétaire. Qu’en est-il vraiment ? Et ne pourrait-on pas, ici aussi, découvrir un revers à la médaille ?

Le spectaculaire développement du sport a entraîné la mise à l’écart de la plupart des autres pratiques corporelles, et notamment des jeux physiques traditionnels. La grande presse est devenue la chanson de geste des grands gestes sportifs. Abandonnées les parties de Barres, de Quinet ou de Cheval fondu, délaissées les joutes nautiques provençales, oubliées les originales parties de pelote pyrénéenne ou de Paume picarde, bref rejetés les jeux de village. Ne sont désormais reconnus que les jeux institutionnalisés sur le plan international. Les Jeux Olympiques et les championnats du Monde des différentes spécialités en sont les représentants emblématiques. La conclusion est tranchée : les jeux traditionnels de niveau local ont été totalement supplantés par les jeux internationaux de niveau global. Comment cette hégémonie du sport a-t-elle réussi à s’imposer ?

Les prémices de la mondialisation Pendant de nombreux siècles, une grande partie de l’humanité a vécu autour de la Méditerranée. Le bassin de cette mer nourricière fut la matrice de grands événements sociaux, commerciaux, religieux et scientifiques. Mais, peu à peu, après les Grandes Découvertes de la Renaissance, l’intérêt se déplaça vers l’Atlantique nord. Ce que l’on appelait le Finistère, c’est-à-dire la "fin des terres", qui était donné pour un cul-de-sac, devint tout à l’opposé, le début des terres neuves, la piste d’élan vers des terres promises. La grande façade européenne de l’Atlantique est apparue alors comme la ligne de départ, ouverte vers un El Dorado, alors que les côtes méditerranéennes se refermaient sur l’espace clos de leurs richesses déjà recensées et jalousement défendues.

Les prémices de la mondialisation se font jour dès la Renaissance qui, en profitant des avancées préalables du Moyen Age, a bouleversé la conception de l’univers et la gestion des territoires. En ces temps-là, les jeux physiques étaient le petit théâtre local où se rejouait la singularité de la vie des villages, des bourgades et des peuples. Les divertissements qu’on appelait le "desport", connaissaient une existence régionale. Lorsqu’un jeu se répandait alentour par le truchement des bergers, des marchands ou des soldats, les villageois se l’appropriaient en adaptant les règles au relief et aux coutumes du cru. Le pays devint constellé d’une myriade de variantes ludiques dont chacune revendiquait son originalité, témoin d’une identité enracinée dans les pratiques corporelles. Le paysage ludique offrait une mosaïque haute en couleurs, prodigieusement diversifiée. La situation changea au xixe siècle. Amorcées au cours des siècles précédents, les transformations économiques et techniques bouleversèrent les modes de vie. Le sport allait accompagner cette révolution industrielle et en devenir l’un des porte-flambeaux. En se transformant en sports, les jeux physiques vont changer de nature, vont changer de logique interne : les caractéristiques de rationalité et de standardisation du mode de production capitaliste vont leur conférer de nouvelles propriétés, fort éloignées de celles des divertissements villageois. L’espace du sport devint un espace étalonné et stable ; le temps se soumit aux Diktats du chronomètre ; les objets du sport se muèrent en produits industriels de haute technologie ; les interactions entre les pratiquants furent strictement régies par d’impérieuses conventions de type compétitif. La mesure, le score et le record régnèrent désormais sur le stade, le gymnase et la piscine. La profonde transformation sociale et économique que connut l’Europe du nord-ouest, et notamment la France au xixe siècle, provoqua une mutation des croyances et des modes de vie ; elle fut notamment à l’origine de la lente érosion des identités culturelles locales dont les revendications d’autonomie corse, basque ou bretonne actuelles représentent les buttes-témoins. C’est ce processus d’effilochage que le sociologue Eugen Weber a appelé la "fin des terroirs" (et c’est d’ailleurs le titre de son ouvrage). Les nouvelles conditions de vie associées à un imaginaire collectif célébrant le progrès, la vitesse et la performance, vont coïncider avec l’émergence du sport. A la "fin des terroirs" dont parle Eugen Weber correspond le début des lançoirs, des couloirs et des sautoirs. Le paysage social des divertissements va être transformé par l’imposition d’un calendrier, d’une temporalité propre qui va rythmer la succession des rencontres et des événements sportifs.

Co-incidence : sport et démocratie libérale La dépendance des caractéristiques de ce sport international à l’égard des modes de production capitaliste a été relevée à juste titre par de nombreux auteurs. Cependant, il semble que la liaison entre le sport et un régime politique original n’ait pas été vraiment perçue. Certes, beaucoup d’auteurs ont insisté avec raison, sur la symbiose réalisée entre le sport et les régimes totalitaires, de type mussolinien, hitlérien ou stalinien. Mais en réalité, le sport n’est pas issu de ces régimes dictatoriaux ; il s’est au contraire imposé en liaison avec l’affirmation progressive du régime de démocratie libérale. Une mise en rapport dans l’espace et dans le temps de ces deux phénomènes sociaux peut être éclairante. La démocratie libérale s’est affirmée dans un espace précis : l’Europe du nord-ouest, et à une époque bien identifiable : le dernier tiers du xixe siècle. Il en est rigoureusement de même de l’entreprise sportive : démocratie libérale et sport émergent dans le même lieu et au même moment. La coïncidence ne peut être fortuite.

La démocratie libérale, berceau du sport, ne se présente cependant pas comme un régime lisse et cohérent ; elle est pénétrée d’intentions contradictoires qui s’entrechoquent en permanence dans les pays qui la mettent en application. Et sans doute faudra-t-il alors s’attendre à retrouver ces contradictions dans le phénomène sportif lui-même, pour autant que toute motricité est bien une ethnomotricité. La perspective libérale favorise la franche compétition, la libre circulation des personnes, la soumission aux lois de la concurrence et du marché, l’apparition d’une élite performante. L’option démocratique prône l’égalité des chances et la similitude des conditions ; elle met en avant le contrat social, elle se préoccupe davantage des faibles que des triomphateurs, elle tempère la brutalité des compétitions en amoindrissant les disparités interindividuelles, elle impose les arbitrages de l’Etat. D’un côté une sorte de "darwinisme sportif", de l’autre une régulation centralisatrice. La démocratie libérale est une démarche délicate, en quête de son équilibre sur une ligne de crête qui menace en permanence de provoquer la chute vers l’un des deux versants opposés, l’un valorisant la liberté et les pouvoirs de l’individu, l’autre les contraintes et le contrôle de la société.

Ce qui intéresse notre propos, c’est que cette tension qui, tel l’arc électrique ne maintient le contact que par la fulgurance d’une flamme, se retrouve dans la réalité du phénomène sportif. L’exemple de l’arrêt Bosman qui secoue actuellement le monde du football est un exemple révélateur du point de vue libéral ; en favorisant la libre circulation des participants à l’intérieur de l’Union Européenne, cet arrêt délocalise les joueurs, déclenche un processus d’européanisation, prélude à la mondialisation. Et par là même risque de désorganiser la gestion des clubs qui pestent contre la marge d’autonomie des joueurs jugée trop importante (paradoxalement, ce sera la recherche de profits supplémentaires qui incitera les clubs favorables à l’économie de marché, à tempérer le trop grand libéralisme du marché !). D’une part, sous le label libéral, la compétition à outrance, l’établissement des records et des classements, la domination de l’élite et l’avènement des "dieux du stade". D’autre part, sous l’égide démocratique, l’accès de tous aux activités, l’égalité des chances, l’équité de la confrontation (catégories de poids, d’âge, handicaps...), l’arbitrage assurant la loyauté de la rencontre. Cette vive opposition entre les dimensions libérale et démocratique est au cœur du sport qui apparaît alors comme un Janus à deux visages. Elle entretient et avive en permanence les conflits, et cela d’autant plus que sa réalité est farouchement niée par une majorité d’auteurs qui ne veulent voir dans ses manifestations négatives que des phénomènes surajoutés et de simples déviations regrettables. Cependant, force est de se rendre à l’évidence : l’évolution mondialiste du phénomène sportif survalorise le visage de la compétition conquérante et élitiste, au détriment du visage de la rencontre souriante et conviviale, souvent réduit à n’être plus qu’un alibi.

En changeant de régime politique au cours du xixe siècle, changement associé à de profondes mutations socio-économiques, les nations du nord-ouest de l’Europe ont modifié corrélativement leurs valeurs, leurs modes de vie et de divertissement. L’abandon des jeux traditionnels au bénéfice des jeux institutionnels - le sport -0 répond à un changement de civilisation. Cette nouvelle culture a une tendance irrépressible à imposer la standardisation et l’uniformisation des espaces, des temps, des objets et des comportements. Par son inscription résolue dans le monde industriel et commercial de l’économie capitaliste, la culture sportive a développé une véritable multinationale du spectacle ; celle-ci vend le produit sportif et l’installe avec un succès retentissant dans le champ de la communication de masse, ce qui va, en retour, influencer ses propres contenus.

 

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Le sport : une activité distinctive Arrivé à ce point de notre analyse, un problème va rapidement se poser avec acuité : quel sens accordons nous aux mots que nous employons ? Le terme "sport" est prodigieusement polysémique. Si l’on veut éviter les confusions et les malentendus, il convient de s’accorder sur la signification des concepts que nous utilisons. Bien entendu, l’étiquette verbale - le "signifiant" - que nous associons aux réalités extra-linguistiques étudiées, est conventionnelle, "arbitraire" comme disent les linguistes. Cet aspect conventionnel est relatif à chaque culture et peut entraîner des décalages sémantiques importants. Ainsi, pour certains auteurs, le terme "sport" recouvre-t-il l’ensemble des activités physiques de divertissement ; cette acception est aussi légitime que tout autre, mais il conviendra alors de distinguer, au sein de cet ensemble pléthorique du sport, les sous-ensembles de pratiques physiques bien typées qui répondent à des contraintes et à des réalités fort différenciées. Et le problème de la pluralité des catégories d’activités ludomotrices inconciliables, provisoirement masqué par l’attribution à toutes de la même dénomination, ressurgira de plus belle !

Pour notre part, nous avons opté pour une définition opérationnelle du sport, c’est-à-dire pour une définition qui s’appuie sur des critères objectifs et contrôlables. Dans cette optique, le concept de sport requiert la conjonction de quatre critères que nous allons rapidement rappeler :

  • 1- Une situation motrice : la mise en jeu corporelle est ici pertinente. Le jeu d’échecs ou le bridge, qui ne sollicitent pas les conduites motrices des joueurs en tant que trait pertinent, ne sont pas des sports.
  • 2- des règles : sans règles, sans contraintes définissant l’univers d’action motrice autorisé, il n’y a pas de sport.
  • 3- une compétition : il ne s’agit pas d’une simple émulation, mais d’un dispositif qui organise le système des actes marquants et qui désigne les vainqueurs et les vaincus.
  • 4- une institutionnalisation : qui associe un ancrage social et médiatique décisif. Conçu fréquemment comme une simple activité de type physique, le sport mobilise en réalité de puissants leviers économiques et politiques. Le facteur capital qui accordera au sport son identité, c’est précisément le processus institutionnel qui passera par la création des fédérations sportives et des grandes instances internationales (Comité International Olympique, Coupe du Monde de football, championnats divers...). Cette reconnaissance officielle - juridique, économique, politique - permettra au sport de se hisser au premier rang des événements sociaux dont la télévision se fera le chantre sur le plan mondial. On ne s’étonnera donc pas que nous la considérions comme un trait majeur de la définition du sport.
  • Dans cette optique, le sport peut être défini de façon simple et concise comme l’ensemble des situations motrices codifiées de façon compétitive et institutionnalisées. Cette identification effectuée, nous pourrons distinguer parmi l’en- semble des activités physiques, d’autres catégories de pratiques qui répondent à des besoins différents et seront sans doute affectés de façon fort variable par la mondialisation :
  • - Les quasi-jeux sportifs : jeux physiques informels, dénués de règles, soumis à des usages locaux et dépendants des impératifs du milieu - jogging, ski, kayak de loisir, vélo, baignade...
  • - les jeux sportifs traditionnels : ce sont les jeux physiques codifiés, non institutionnalisés, et souvent issus d’une longue tradition ludo-culturelle - la Chandelle, les Barres, le Cheval fondu, la Galine, le Drapeau...
  • - les quasi-sports : il s’agit de jeux sportifs conçus sur le modèle des sports mais qui n’ont pas encore réussi à atteindre une notoriété institutionnelle pleine et entière. Ces jeux "semi-institutionnalisés" sont du niveau régional et non du niveau mondial - joutes nautiques du midi de la France, "boule de fort" de la région nantaise, lutte des Canaries, balle au tambourin de la région de Montpellier...
  • - les jeux sportifs de rue : pratiques ludomotrices urbaines, parfois nouvelles, parfois imitant des sports consacrés, qui se donnent des règles simples et fluctuantes en gardant une grande part d’improvisation - basket, football ou hockey "de rue", roller, planche à roulettes...
  • De telles distinctions évitent de figer la multiplicité des activités physiques en une seule catégorie censée être monolithique : le sport. On peut ainsi identifier l’itinéraire de chaque pratique, éventuellement jalonné de transformations, qui font passer cette activité d’une catégorie à une autre. Au cours des dernières décennies, une foule de quasi-jeux ont connu une sportification spectaculaire et sont devenus des sports à statut plein : planche à voile, escalade, roller, VTT, bicross, volley de plage.... Cette observation diversifiée signale que le sport n’est qu’un sous-ensemble d’activités physiques parmi beaucoup d’autres possibles. Le sport n’est donc pas une activité "naturelle", inéluctable, qui va de soi ; il répond à un choix culturel, daté et situé. Parmi les différentes catégories identifiées, il est le seul à connaître une mondialisation conquérante ; et il y a tout lieu de penser que ce succès est lié à ses traits constitutifs : l’institution, au rôle décisif, choisit les types de compétitions les plus aptes à attirer le plus grand nombre de spectateurs. Une question, rarement posée semble-t-il, mérite cependant d’être avancée : pourquoi certaines activités ont-elles accès à la mondialisation alors que d’autres restent confinées dans la régionalisation ? Les pratiques sélectionnées par les instances institutionnelles pour en faire des sports ont-elles été retenues, comme on le prétend parfois, en raison de leur plus grande richesse et d'une éventuelle supériorité ?

Mondialité... supériorité ? Comme un vol de gerfauts hors du charnier natal, en découvrant les rivages insoupçonnés des Indes occidentales, la Niña, la Pinta et la Santa Maria ont creusé les premiers sillages qui allaient inéluctablement entraîner un lent processus de mondialisation dont les conséquences envahiront de façon spectaculaire le monde d’aujourd’hui. Cependant, ce phénomène, dont les importantes conséquences sociales n’ont été mises sur le devant de la scène que depuis peu, possède dans le domaine sportif une grande antériorité. En 1892, quatre siècles exactement après la découverte de l’Amérique, il y a donc plus d’un siècle déjà, le baron Pierre de Coubertin annonça, à la Sorbonne, son projet de refondation des Jeux Olympiques. On peut en effet considérer que la mondialisation du sport a connu son acte institutionnel fondateur dans l’organisation réussie des premiers Jeux Olympiques modernes qui se déroulèrent à Athènes, en 1896. Disposant d’un bon siècle d’existence, arrivé à maturité, le sport étend désormais son filet de règlements, d’épreuves et d’exploits tout autour de la planète. Fortement adossé aux môles institutionnel et commercial, inséré avec brio dans les flux économiques, il a réussi à se hisser à un niveau d’influence mondial. Ce succès du sport est souvent brandi comme le signe d’une supériorité sur les autres activités physiques, lui octroyant par exemple la priorité dans le domaine éducatif. Que faut-il en penser ? Remarquablement adapté au système économique et médiatique, le sport est une marchandise qui se vend bien notamment grâce à son exceptionnelle spectacularité. Sur ce plan, le sport est imbattable. Mais les ressources potentielles des activités ludomotrices en général ne se réduisent pas, loin s’en faut, à cette dimension économique. La massification d’une pratique ne signifie pas nécessairement sa "supériorité". Afin d’offrir des "produits" séduisants sur le plan international, les règles du sport sont conçues pour exalter sa spectacularité, et à ce titre, doivent souvent respecter des contraintes qui confinent l’action dans des structures standardisées, répétitives et limitantes. Ainsi que nous avons déjà eu l’occasion de le développer à plusieurs reprises (1981, 1984), le sport n’est ni une activité universelle, ni un jeu plus noble que les autres jeux dont il serait le prétendu "couronnement". Le sport représente une frange seulement du spectre des activités physiques, mais une frange remarquablement exploitée dans ses aspects attractifs. Les jeux traditionnels et les quasi-jeux ne sont pas des jeux mineurs, simplement "préparatoires" aux sports comme certains auteurs se plaisent à l’affirmer, mais des pratiques parfois plus complexes et plus subtiles que les jeux institutionnels. En effet, afin de plaire au plus grand nombre, ceux-ci se doivent d’être des jeux "simples" et susceptibles de favoriser des identifications émotives immédiates facilement lisibles par le spectateur néophyte. L’analyse des règlements des différents sports révèle que les modifications successives des codes sportifs évoluent toutes vers la clarté et la simplification propices à l’attrait spectaculaire. Quand on passe des jeux traditionnels aux jeux institutionnels, on n’observe donc pas une différence de degré orientée de l’inférieur vers le supérieur, mais une différence de nature. L’analyse comparative des universaux, c’est-à-dire des structures opératoires de fonctionnement des jeux sportifs (système des scores, structure des rôles sociomoteurs, réseau des communications...) révèle cette cristallisation institutionnelle sur des structures élémentaires et aisément déchiffrables exaltant l’affrontement et la victoire, alors que les structures traditionnelles possèdent un éventail beaucoup plus diversifié proposant des structures d’action plus riches et plus complexes. L’accession à la scène mondiale accroît encore cette typification des spécialités sportives selon des cadres et des mécanismes d’action simplifiés, uniformisés, et d’une lecture immédiate. La prétendue supériorité du sport n’est qu’une illusion.

Bibliographie Adam Yvon, "Quelques problèmes d’orientation et de pédagogie des activités sportives", in Les Cahiers du Centre d’Etudes et de Recherches Marxistes, Activité physique, éducation et sciences humaines, n°43, Paris, CERM. Bateson Grégory, Vers une écologie de l’esprit, Tome I, Paris, Editions du Seuil, 1977. Parlebas Pierre, "Le sport est-il un jeu naturel, universel et supérieur ?" in VEN n° 387 p 4-15, 1984. Parlebas Pierre, Jeux, sports et sociétés, Paris, INSEP Publications, 1999. Warnier Jean-Pierre, La Mondialisation de la culture, Paris, Editions La Découverte, 1999. Weber Eugen, La Fin des terroirs, La modernisation de la France rurale (1870-1914), Fayard- Editions Recherches, 1983.

 

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Frédéric Baillette

"Les arrière-pensées réactionnaires du sport."

Le sport est très souvent présenté par ses laudateurs et ses défenseurs comme un fait universel, un invariant culturel. Sous des formes certes changeantes, il aurait été pratiqué à toutes les époques et sous toutes les latitudes. Son omniprésence dans le temps et dans l’espace ne ferait aucun doute. Dans cette vision divine, mystique et quasiment céleste, le Sport transcenderait les hommes, il serait « de partout et de toujours », il apparaît, dès lors, comme une sorte d’entité supra-naturelle. Phénomène transhistorique, il serait également au-dessus des batailles politiques, des luttes de classe et des conflits armés. Il formerait un monde à part, une sorte de supra-nation, un « gouvernement universel ». Le sport, et plus particulièrement l’olympisme, cette « ONU sportive » (Jean-Marie Brohm), aurait ainsi une mission humanitaire à accomplir, une sainte croisade à mener : contribuer à la paix sur terre, établir et maintenir la cohésion et « la paix sociale » (De Coubertin), instaurer l’entente cordiale entre les hommes de bonne volonté (sportive), en les rassemblant, par-delà leurs convictions (religieuses ou politiques) et leurs origines (sociales ou raciales), autour d’une même ferveur religieuse (la passion du sport, la communion athlétique). Intrinsèquement neutre et politiquement correct, le sport oeuvrerait essentiellement pour l’amitié, la réconciliation, l’harmonie sociale, la coexistence pacifique, bref, l’apaisement et la résolution de tous les conflits.

Aussi, tous les partis politiques (excepté l’extrême gauche et certaines organisations libertaires) s’accordent pour célébrer les bienfaits du sport et récitent régulièrement tous les poncifs du catéchisme sportif : égalité des chances, loyauté de la lutte olympique, exemplarité de la valeur éducative (école de vertu, de solidarité, de « droiture morale », etc.), universalité de la « culture » sportive, « message d’espoir pour tous les opprimés », rassemblement fraternel, pacifique (oecuménisme sportif, mythe de la trêve olympique), etc.

Si dans son essence la compétition sportive est postulée pure et innocente, c’est qu’elle est présentée comme un besoin fondamental de l’homme, une tendance instinctive, une sorte de disposition naturelle et primitive. Pour les tenants de cette version innéiste, l’homme aurait toujours ressenti l’impérieuse nécessité de se mesurer et de rivaliser physiquement avec ses semblables. Le désir de comparer ses capacités physiques, d’élire le plus fort, le plus rapide et de chercher sans cesse le dépassement de ses limites biologiques serait inhérent à la vie de l’homme, à son existence même. La compétition physique serait ainsi une donnée anthropométrique fondamentale, « enracinée au plus profond de la nature humaine », inscrite dans la part animale de l’homo sapiens.

Or, ce qu’il faut affirmer, c’est que cette représentation du sport comme sphère autonome et apolitique est un mythe tenace qui permet d’occulter la réalité peu reluisante du spectacle sportif contemporain (notamment le dopage et les violences endémiques, ses nombreuses collaborations (ou collusions) avec des régimes politiques totalitaires et son parti pris idéologique réactionnaire. D’une part, le sport est, dès son apparition, indissociable du système capitaliste, dont il est pétri des valeurs, d’autre part, il est une « dépolitisation des réalités du monde » (Michel Beaulieu), dictant à des milliards d’individus une « vision sportive de l’univers ».

Il semble important d’insister sur cinq points :

    I- Le sport est une donnée culturelle, une production historiquement datée (l’Angleterre de la fin XVIIIème siècle puis et surtout l’Europe du XIXème siècle), il prend son essor avec l’avènement de la société capitaliste industrielle. Ainsi, dès sa naissance, le sport est politiquement et idéologiquement déterminé par le mode de production capitaliste. Comme le notait le sociologue Norbert Élias, il y a bien une « sociogenèse du sport » qui va imprimer sa marque sur sa constitution originelle et conditionner son développement. Dans son apparition et tout au long de son processus d’institutionnalisation, le sport (tout comme l’olympisme) est « consubstanciellement intégré au mode de production capitaliste et à l’appareil d’État bourgeois » (Jean-Marie Brohm). L’institution sportive est organiquement, incorporée au système de production capitaliste dans lequel elle s’épanouit. La diffusion et l’emprise planétaire du sport, l’olympisation du monde vont accompagner l’expansion impérialiste du système capitalisme (et du capitalisme bureaucratique d’État). C’est dans cette paternité que réside la singularité du sport (un sport improprement qualifié de « moderne », par ceux qui voudraient faire croire à une continuité, à une unité avec des sports dits antiques, médiévaux, traditionnels ou encore exotiques). Aussi, il y a homologie de structure et identité de point de vue entre l’organisation sportive et l’organisation capitaliste. Rien d’étonnant que les principes constituants du sport (compétition, rendement, performance, record) reflètent les catégories dominantes du capitalisme industriel.

De ce point de vue, il ne saurait y avoir d’un côté un « sport ouvrier », une version socialiste (prétendue authentique) du sport (et encore moins un usage révolutionnaire de celui-ci), et d’autre part une confiscation bourgeoise, capitaliste qui serait, elle, dénaturée, défigurée, corrompue et qui expliquerait toutes les soi-disant « déviations » ou « dégradations » de l’idéal olympique. La logique sportive est la même à l’Est qu’à l’Ouest. Les récentes révélations sur l’institutionnalisation du dopage en ex-RDA (longtemps présentée comme le paradigme du sport communiste), sa planification scientifique et son étatisation devrait définitivement dessiller les incrédules ou les idéalistes intégristes.

Le sport est porteur de toutes les « valeurs » capitalistes qu’il contribue à plébisciter en les présentant comme « naturelles », comme allant de soi et nécessaires : lutte de tous contre tous (struggle for life), sélection des « meilleurs » et éviction des « moins bons », transformation du corps en une force essentiellement productive, recherche du rendement maximum, de son exploitation optimale (la performance), etc.

    II- Les grandes rencontres sportives (jeux Olympiques, coupes du monde, etc.) ont constamment servi de paravent et de caution à des régimes bafouant en toute impunité les droits de l’homme et les droits démocratiques les plus élémentaires : les J. O. de Berlin (1936) furent ainsi un soutien moral et financier au régime nazi (qui venait de promulguer les lois de Nuremberg) et servirent à camoufler la mise en place du génocide juif ; en 1978, en Argentine, le Mundial de football fut brillamment organisé par la Junte fasciste du général Videla qui remporta là un formidable succès populaire ; les J.O. de Moscou (1980) eurent lieu alors que les russes envahissaient sauvagement l’Afghanistan et que les dissidents soviétiques étaient massivement déportés dans les Goulags ; le Rallye Paris-Dakar, aventure néo-coloniale et para-militaire ultra médiatisée, permet à quelques nantis, sponsorisés par des multinationales, de s’adonner en toute impunité à une course poursuite destructrice et mortifère dans des régions déchirées par la misère et la famine ; récemment les jeux Asiatiques (1990) ont redoré le blason de la Chine terni par le massacre de la place Tien Anmen et les centaines de victimes de la répression du printemps de Pékin (tout comme en 1968 les J.O. de Mexico avaient recouvert sous les fastes de la « fête de la jeunesse » les corps des étudiants massacrés quelques jours auparavant sur la place des Trois-Cultures). Tous ceux qui défendirent le maintien de l’organisation de ces manifestations (en s’élevant avec virulence contre les différents appels au boycott) se sont rendus objectivement complices des crimes contre l’humanité perpétrés sous le couvert de ces festivités, de ces bacchanales sportives. Pire, par une présence apparemment neutre, ils les ont cautionnés et entérinés, ils ont permis à des régimes dictatoriaux d’asseoir leur prestige et de continuer leurs exactions après avoir reçu l’absolution sportive.

À maintes reprises des opposants politiques, des « subversifs », des indésirables (étudiants, mendiants, petits voyous, prostituées, etc.) ont été évacués, emprisonnés, éliminés, pour que l’organisation des grandes rencontres sportives soit irréprochable et que nul « élément perturbateur » ne vienne ternir la bonne image que se composait le pays hôte. Il ne faut jamais oublier que derrière les athlètes se profilent toujours des états, que glorifier les premiers c’est toujours acclamer et médailler le pays dans lequel ils ont été élevés, lui accorder un satisfecit, lui rendre un puissant hommage.

    III- Aujourd’hui plus que jamais, la pratique du sport de haut niveau devient en elle-même une atteinte aux droits de l’homme : le corps du sportif est chosifié, transformé dès le plus jeune âge en chair à records, en « morceaux de viande » (selon l’expression du gardien de but français Pascal Olmeta), en missile balistique. Il existe bel et bien un esclavagisme sportif, une exploitation négrière des athlètes. Gavés d’exercices physiques dès l’enfance (voir les ravages causés par ce que l’on appelle avec diplomatie l’Entraînement Sportif Intensif Précoce), reclus, encasernés dans des centres où la préparation confine au conditionnement, bien souvent nourris (parfois même à leur insu) de produits dopants hautement nocifs, les sportifs de haut niveau ne sont plus que des instruments aux mains des multinationales, des holdings financiers et des politiques de prestige national. Quant aux pays pauvres (tout particulièrement l’Afrique) ils servent aujourd’hui de réservoir aux clubs de football européens qui vont y puiser de la main d’œuvre à bon marché, exploitable et corvéable à merci, revendable, échangeable et à tout moment expulsable vers leur pays d’origine si elle ne donne pas entière satisfaction : « La chasse au petit nègre », à la perle noire est à nouveau ouverte !

Dans ce contexte de guerre et de guérilla sportive, il n’est pas étonnant que certains sportifs se transforment en mercenaires, en parfaits hommes de main (à la solde d’un état ou d’un riche commanditaire) dont l’objectif (dans certains cas parfaitement déclaré) est de détruire l’adversaire, de l’anéantir au besoin en le brisant physiquement. Dans une arène sportive de plus en plus militarisée, massivement quadrillée par des unités spéciales, les brutalités, les violences ouvertes deviennent coutumières, elles font même partie du spectacle (la boxe, cette barbarie qui « devrait être bannie des pays civilisés », comme le proposaient des médecins américains, reste le paradigme indépassé de ce goût pour le sang et l’assassinat médiatisé et sponsorisé). Aujourd’hui, alors que des centaines de sportifs sont victimes de la corrida sportive, il est urgent que les pouvoirs politiques mettent un bémol à la surenchère du citius, altius, fortius orchestrée par les « proxénètes des stades » (sponsors, affairistes, dirigeants véreux, hommes d’états à la recherche de consécration, etc.) et affirment haut et fort qu’aucune médaille ne vaut la santé d’un sportif !

 

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   IV- Le sport, parce qu’il est le plus puissant facteur de massification, un « agrégateur » et un intercepteur de foule exceptionnel, a toujours rempli des fonctions socio-politiques essentielles pour le maintien de l’ordre, et notamment :

— le contrôle social des populations (embrigadement et encadrement de la jeunesse), la gestion des pulsions agressives et sexuelles (canalisées, réorientées et liquidées dans des voies socialement tolérées et dans des lieux circonscrits et policés). Le sport est, en effet, constamment présenté comme un remède, un antidote, une solution immédiate à tous les maux sociaux : contre la délinquance juvénile, contre le malaise des banlieues, contre l’alcoolisme, le tabagisme, et aujourd’hui la drogue, contre les « dépravations » (la masturbation, « le péril charnel », les effets de la libération sexuelle), efficace anesthésiant de l’agitation révolutionnaire. Il est présenté, à la fois, comme une « hygiène politique préventive » et comme le moyen privilégié de réinsertion des « déviants sociaux » (Erving Goffman).

— l’occultation des conflits politiques et sociaux, la dépolitisation et l’adhésion à un idéal commun. Le spectacle sportif est au sens fort une aliénation des masses, il endort la conscience critique, l’occupe, la détourne en faisant rêver, en apportant un bonheur illusoire (fonction narcotique du sport). Il est un appareil de colonisation de la vie vécue (Jürgen Habermas). Comme la religion, il est un opium du peuple, un dérivatif, qui divertit et fait diversion, permet de scotomiser le réel. Ainsi, en juin 1994, en Thaïlande, la « footmania » liée au déroulement de la coupe du monde de football (États-Unis) permit d’étouffer la crise politique : les députés de l’opposition décidèrent de reporter d’un mois le vote d’une motion de censure contre le gouvernement, alors que les étudiants et autres prodémocratiques arrêtaient de protester contre les lenteurs des réformes politiques pour suivre quotidiennement de 23h à 8h du matin les diffusions en direct de toutes les rencontres (Libération, 27 juin 1994). Le spectacle sportif via le petit écran est devenu un puissant hypnotiseur (on estime à au moins 2 milliards le nombre des personnes ayant suivi la finale de la dernière Coupe du monde de football).

— une compensation aux inégalités sociales et une justification de ces inégalités (avec efforts et sacrifices, il est toujours possible d’accéder à l’élite), un contrepoids à la grisaille du quotidien. Le spectacle sportif substitue des « satisfactions fantasmatiques » à des satisfactions réelles agissant comme un calmant, une arme de dissuasion (Erich Fromm).

— l’édification d’une identité nationale, régionale. Le sport galvanise, électrise les passions et les coagule dans un même élan patriotique et chauvin. Il est en temps de paix un élément permettant de maintenir et d’exprimer un sentiment national : dans les pays arabo-musulmans les clubs de football sont ainsi progressivement devenus des lieux privilégiés où se forgent une conscience nationale, un sentiment identitaire : « Les équipes étrangères deviennent des ennemis à abattre ». En Europe, Silvio Berlusconi qui, avec l’appui des forces néo-fascistes, devait conquérir la majorité absolue au Parlement italien, avait décidé d’appeler son parti Forza Italia, reprenant à son compte le slogan que hurlent tous les tifosi encourageant la Squadra Azzurra.

    V- Enfin le sport est « un véhicule puissant de diffusion de l’idéologie établie » (Jean-Marie Brohm) qui contribue à la reproduction et à la légitimation de l’ordre bourgeois. L’institution sportive est un efficace appareil idéologique d’état (Louis Althusser) qui distille massivement, planétairement une idéologie réactionnaire et fasciste. Elle est même pour Michel Caillat « le paradigme de l’idéologie fasciste » apologie de la force physique, glorification de la jeunesse, culte de la virilité et vénération (pour ne pas dire idolâtrie) du surhomme ; dépréciation, déclassement et éviction des individus considérés inaptes, faibles ou trop vieux (sur ce point le sport est l’école de la non-solidarité) ; hiérarchisation puis tri (sous couvert de sélection « naturelle ») des individus en fonction de leurs potentialités physiques (il existe bel et bien un eugénisme sportif) ; culte des élites, vénération et exaltation de l’effort musculaire, de la souffrance, de l’exténuation et de la mort (et pas seulement symboliquement) ; anti-intellectualisme primaire, amour du décorum et du cérémonial démesuré (hymnes nationaux, chants guerriers, « Ola », parades paramilitaires, débauche d’emblèmes, de drapeaux et d’oriflammes, etc.) ; exacerbation des passions partisanes, du chauvinisme et du nationalisme, etc.

Rien d’étonnant que le sport ait toujours été l’enfant chéri des gouvernements dictatoriaux, fascistes et nazis, « au point de devenir un élément constitutif indispensable de ces régimes » (comme le notait le sociologue Jacques Ellul). Rien d’étonnant qu’en 1936 Pierre de Coubertin ait été délicieusement conquis par l’organisation des « jeux de la croix gammée », que Juan Antonio Samaranch (Président du CIO) ait été un membre important du parti franquiste, que cet ancien dignitaire fasciste supervisa tout au long des années 1974 et 1975 la mise au pas de la Catalogne (« la répression atteignit une ampleur jamais vue depuis les années 40, avec arrestations massives, tortures, exécutions »). Rien d’étonnant non plus que Joào Havelange (président de la Fédération Internationale de Football, mais également fabriquant d’armes) ait toujours eu un penchant notoire pour les dictateurs et les potentats africains... Et ce ne sont là que les exemples les plus criants.

En Europe, en Amérique Latine, en Russie, les stades de football sont d’ailleurs devenus le lieu d’expression privilégié de groupuscules fascistes ou néo-fascistes qui ont leurs tribunes réservées. Les bras tendus fleurissent, les invectives racistes et antisémites, les slogans nazis fusent en toute impunité dans les virages occupés par ceux qu’il est convenu d’appeler les « Ultras », les agressions délibérément racistes se multiplient aux alentours de certains grands stades (tandis que les forces de l’ordre restent bien souvent passives...). « Toutes les grandes équipes ont des groupuscules de supporters nazis aux noms évocateurs : "Oranges mécaniques" pour la Juventus de Turin, "Brigades rouges et noires" pour le Milan AC, "Granata Korps" pour le Torino, "Mauvais garçons" pour le FC Barcelone, tandis que les "Ultras sur" du Réal de Madrid sont ouvertement franquistes ». Citons encore le groupe des Zyklon B (gaz de sinistre mémoire) de Berlin. En Allemagne, dès 1982, le Front d’Action national-socialiste « a compris que, avec la fascination qu’une certaine jeunesse avait pour la violence dans les stades, il y avait un vivier militant à exploiter, [ce qu’ils firent en se lançant] dans une propagande intense dans les tribunes des stades, dénonçant pêle-mêle "l’invasion turque", "le danger gauchiste", "le terrorisme de la RAF", etc. » Si un peu partout en Europe l’extrême-droite recrute activement dans les stades de football, c’est que l’idéologie sportive (notamment la haine de l’Autre) se marie bien avec les thèses les plus réactionnaires.

Pour Jean-Marie Le Pen, dealer des idées d’extrême droite en France, il ne fait d’ailleurs aucun doute que « le sport est "de droite", car il nécessite bon nombre de qualités, "loyauté, sens de l’effort, générosité, etc." qui sont celles de droite. ». Et, il ne faudrait pas trop longtemps pour faire resurgir du « etc. » la bête immonde...

Il importe donc de lutter contre l’hégémonie du modèle sportif, de dénoncer les arrière-pensées des discours pro-sportif et de l’idéologie olympique, d’appeler au boycott de toutes les grandes manifestations sportives et de promouvoir parallèlement toutes les activités où dominent la convivialité, l’amitié, l’entraide, la solidarité, l’hospitalité. Cette lutte ne saurait être vaine : tout produit historique est transitoire (Marx), il est en constant devenir et en devenir-autre, c’est-à-dire sujet à altération. Le sport n’est, de ce point de vue, ni éternel, ni impérissable, et, tout comme il est apparu et s’est développé dans une société donnée, il peut se décomposer et disparaître dans un autre type de formation sociale. Rien n’est immuable, comme le notait déjà Hegel, « tout ce qui existe mérite de périr » et le sport ne saurait faire exception.

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